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Série d'été sur le mercato 2003 - Claude Makélélé à Chelsea, vie et mort des Galactiques du Real Madrid
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Publié 02/08/2023 à 23:47 GMT+2
Pièce essentielle du Real Madrid vainqueur de la Ligue des champions 2002, Claude Makélélé subit de plein fouet la politique clinquante de Florentino Pérez. A l'été 2003, David Beckham arrivé, le président madrilène lui refuse une prolongation pourtant méritée. Résultat, Chelsea saute sur l'occasion. Le tournant des Galactiques au grand dam de Zinédine Zidane et des autres.
Série d'été sur le mercato 2003 - Claude Makélélé, l'homme qui équilibrait les Galactiques et qui causera leur perte
Crédit: Marko Popovic
Cette semaine, Eurosport vous fait revivre l'été où le football a changé d'ère. 2003 marque un tournant pour les Galactiques du Real Madrid, pour le FC Barcelone renaissant d'un certain Ronaldinho, pour le nouveau riche Chelsea ou pour le transfert d'un prodige, Cristiano Ronaldo. Ce jeudi, quatrième épisode de notre série avec le départ de Claude Makélélé au Real Madrid.
C'est l'histoire d'un bon mot venu de la bouche d'un taiseux. C'est une phrase de légende, dont on doute de la vraie existence mais qui a fini par devenir version officielle à force d'être répétée et amplifiée. C'est une prophétie venue de Zinédine Zidane en août 2003, après un été où le Real Madrid a recruté David Beckham mais a perdu Claude Makélélé. "Pourquoi mettre une nouvelle couche dorée sur la Bentley alors qu'on a perdu le moteur ?". Comme sur le terrain, Zidane a tout vu avant tout le monde : Makélélé parti, les Galactiques sont morts. La suite de l'histoire lui donnera raison.
Le début de celle-ci commence en Bretagne. A Brest d'abord où le jeune Makélélé démarre sa carrière professionnelle comme… milieu droit. Manque de pot, le Brest Armorique FC fait faillite mais le jeune Claude intéresse du monde, de Monaco à Montpellier en passant par Auxerre. C'est finalement le FC Nantes qui récupère le gamin, après une cour assidue du regretté Robert Budzynski. Le style de jeu offensif des Canaris colle avec l'idée qu'il se fait du foot, lui le fils d'un joueur professionnel au Zaïre. De la percussion, du dribble, une bonne pointe de vitesse, le Makélélé d'antan n'a rien à voir avec sa légende.
"Quand j'étais gamin, je jouais attaquant et à partir de 17 ans, j'ai commencé à jouer derrière l'attaquant, un peu comme mon père qui était meneur de jeu, expliquera ainsi Makélélé à Four Four Two en 2020. Quand j'ai percé à Nantes, je jouais comme ailier même s'il m'arrivait, parfois, de descendre au milieu". C'est à ce poste qu'il deviendra une référence mondiale, loin de Nantes et de la France.
Sa carrière l'emmène à Marseille. Bof. Vient donc le temps de tenter sa chance à l'étranger. 1,74m mais un cœur gros comme ça et des prédispositions physiques : le Celta Vigo mise sur lui en 1998. "El Monstruo" va naître. Aleksandr Mostovoy, Valeriy Karpin, Tomás Hervás, Haim Revivo : l'effectif regorge de profils bien plus créatifs que Makélélé mais le coach Victor Fernandez a une idée très précise pour le Français. Dans son milieu rayonne Mazinho, champion du monde brésilien en 1994 et père de Thiago Alcantara et Rafinha. A 32 ans, il ressemble au tuteur parfait pour aiguiller le Français de 25 ans dans son nouveau poste.
"C'est à partir de là que j'ai commencé à jouer milieu de terrain, on avait déjà suffisamment de joueurs offensifs et j'ai commencé à adorer ce poste, confirme Makélélé. J'ai réalisé que j'étais encore plus impliqué dans le jeu, que je pouvais diriger l'équipe parce que le balle passait forcément dans ma zone. Je jouais avec Mazinho, j'ai énormément appris de lui, je restais souvent après les entraînements pour écouter ses conseils. Il m'a appris à toujours être bien placé, j'ai tellement appris et je me suis amélioré de jour en jour. Pendant les matches, on s'échangeait les tâches offensives et défensives mais vu que j'étais plus jeune, c'était surtout à moi d'aller de l'avant. Je me faisais un nombre d'aller-retours…".
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Claude Makélélé sous le maillot du Celta Vigo en mars 2000
Crédit: Getty Images
Rapidement, l'Espagne tombe sous le charme de ce marathonien du milieu, gratteur de ballons hors-pair et à l'intelligence tactique exceptionnelle. Au pays, pourtant, Makélélé n'a pas encore la même réputation. Entre juillet 1995, date de sa première sélection, et octobre 2000, il n'apparaît que deux fois dans le groupe France, oublié pour le Mondial et l'Euro, éclipsé par la folle génération tricolore, de Didier Deschamps à Patrick Vieira en passant par Emmanuel Petit ou Christian Karembeu. "Pendant deux ans, personne n'a parlé de moi en France et c'est pourtant à ce moment-là que je suis devenu plus sûr de moi, que j'ai atteint ma maturité actuelle", retrace-t-il en 2001.
Voiture "caillassée" et crime de lèse-majesté
Poste encore incertain, exposition médiatique relative, monstres sacrés impossible à déboulonner : tout ceci va changer à l'été 2000, vrai tournant de la carrière de Makélélé. Marc Roger, son truculent agent, l'a bien senti. Le puzzle madrilène a perdu une pièce essentielle avec le départ de l'élégant Fernando Redondo, envolé vers l'AC Milan. Une place va se libérer, Roger va tout faire pour que son poulain l'occupe. Le Real n'est pas disposé à payer plus de 15 millions, le Celta en réclame le double. Son agent pousse alors au clash et un épisode va mettre de l'eau sur le feu : la voiture du Français est prise pour cible par des supporters, actant une rupture que Vigo ne voulait pas. C'est en réalité une magouille.
"Pour essayer de forcer Vigo à transférer Claude dans des conditions qui ne rebutent pas les autres clubs, je suis allé porter plainte dans un commissariat local en disant que les supporters du Celta avaient menacé le joueur et vandalisé sa voiture…, raconte-t-il ainsi dans son livre Transferts. Sauf que les cailloux, c’est moi qui les avais jetés sur le pare-brise… Avec l’accord de l’intéressé, bien sûr !". Une version démentie par Makélélé des années plus tard mais qui bénéficie à tout le monde : le Français atterrit à Madrid et change définitivement de galaxie.
Malgré les réticences premières de Florentino Pérez, tout juste élu président mais déjà attiré par la lumière en atteste le rocambolesque transfert de Luis Figo, Vincente Del Bosque insiste pour avoir le Français. Les débuts ne sont pas idylliques. Pour les puristes du Real Madrid, remplacer le divin Redondo par le discret Makélélé est une hérésie.
"Il faut vous imaginer ça, retraçait-il auprès de AS récemment. Je venais remplacer Redondo qui était un Dieu pour Madrid. Ça a été une période compliquée. Franchement, quand Bernabéu te siffle, tu te liquéfies". Pourtant, Del Bosque a rapidement compris qu'il avait besoin de Makélélé, point d'équilibre toujours plus essentiel à mesure que l'effectif madrilène se remplit d'étoiles offensives.
"Le plus important mais le moins apprécié"
Après Figo, Zidane et Ronaldo arriveront pour compléter l'escouade Galactique mais le Français continue de prendre une importance grandissante. "C'est le deuxième entraîneur", glisse le coach madrilène à son propos alors que Makélélé, fidèle à ses mots passés à la postérité, gagne en leadership et représente le premier guerrier des Merengues. "C'est le numéro un en Espagne", finit par admettre Roger Lemerre qui en fait un membre régulier des Bleus.
Dès sa première saison au club, le Real remporte une Liga qui le fuyait depuis quatre saisons, une éternité au club. Mais 2002 est peut-être le plus beau symbole de ces Galactiques victorieux : Zidane et Figo s'occupent de l'esthétisme, Ronaldo et Raul remplissent les fiches de stats et Makélélé bouche tous les trous. "A Madrid, je me suis focalisé sur le rôle de milieu défensif étant donné que je n'avais presque jamais besoin de m'aventurer dans la partie de terrain adverse, se marrait-il auprès de Four Two. On avait les meilleurs joueurs offensifs au monde, ils pouvaient marquer une tonne de buts. Aller de l'avant ? Pour quoi faire ?".
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Makelele avec Guti, Zidane et Figo
Crédit: AFP
Mais le drame de Makélélé tient dans ce paradoxe : essentiel aux yeux des connaisseurs, limité à celui des amoureux de paillettes comme le résuma si bien Steve McManaman : "c'est le plus important mais le moins apprécié des milieux du club". Florentino Pérez correspond bien à la description. Le président madrilène n'a jamais été fan du Français. Pas assez technique, pas assez clinquant. A l'été 2003, c'est une rupture inattendue qui finit par faire jour.
Les mois précédents, la direction madrilène lui promet une prolongation assortie d'une revalorisation salariale logique. Mais l'arrivée de Beckham va tout changer. Makélélé ne veut pas partir mais son honneur est touché. "Ce n’était pas une question d'argent, c'était juste l'idée d'être valorisé, retraçait-il auprès de AS. A un moment, ils m'ont dit 'on va te donner un peu plus d'argent'. Ce n'était pas grand-chose. Mais quand est venu le moment, ils ont fini par me dire 'non, non, non, on n'a plus d'argent'. Ils avaient acheté Beckham avec un certain salaire".
Le scandale du bras de fer, vingt ans avant
En réalité, à Madrid, personne ne s'inquiète alors que les réclamations du clan Makélélé semblent irréalistes - un alignement avec les stars du vestiaire, selon les médias madrilènes à l'époque. Le petit Claude ne va pas faire de vagues, voilà l'état d'esprit d'une institution qui passe à la vitesse supérieure au niveau mondial mais pas forcément au niveau sportif en cet été 2003.
"Quand je leur ai rappelé leur première offre, on m'a dit que je devais être heureux de jouer pour le Real, continuait le joueur auprès de Four Four Two. Presque comme s'il me disait que je devais être heureux de jouer gratuitement. C'en était fini pour moi, je voulais partir". Le Real avait raison : le petit Claude ne va pas faire de vagues. Il créera un tsunami aux conséquences encore insoupçonnées dans la capitale espagnole.
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Août 2003 : Claude Makélélé à l'entraînement avec David Beckham et Raul, une image qui ne durera pas
Crédit: Getty Images
En 2003, vingt ans avant que la pratique ne se démocratise partout, Makélélé part au bras de fer. Le Français sèche des entraînements, certificat médical à l'appui, et son agent discute avec les nouveaux riches européens, Chelsea. Le 15 août, pourtant, le vénérable Real impose sa loi révélant que les Blues vont se retirer d'un dossier explosif car politique.
"Chelsea s'est senti utilisé car on leur avait dit que le Real Madrid avait l'intention de vendre Claude Makélélé, explique ainsi le directeur sportif Jorge Valdano à la Cadena Ser. Il n'y a rien de plus éloigné de la réalité et donc, en premier lieu, Chelsea a demandé pardon, et en second lieu a retiré son intention de maintenir une réunion avec nous, ni lundi, ni plus tard j'espère. Nous savons que les clubs ne peuvent pas contacter des joueurs qui ont des contrats en vigueur : Makélélé est sous contrat jusqu'en 2006, et donc sa situation professionnelle est très claire". La mise au point est limpide mais le clan tricolore est entêté.
Le tacle de Pérez
"Au début, peu de clubs se sont manifestés car personne ne pensait que je pouvais vraiment quitter le Real, expliquait encore Makélélé. Mais quand j'ai commencé à pousser, beaucoup d'équipes sont arrivées. J'ai parlé aux directeurs du club de ces intérêts mais ils ont expliqué n'avoir rien reçu. Ils pensaient encore que j'allais accepter la situation et ne parler à personne. Quand ils ont compris que le problème était sérieux, ils ont voulu réagir mais c'était trop tard".
Le dossier s'éternise mais à la fin de l'été, le Real finit par céder. Après tout, récupérer près de 20 millions d'euros pour un milieu de 30 ans pourrait permettre de recruter un autre défenseur. Décideur final, Pérez se veut aussi rassurant pour son Real que cassant pour son désormais ex-joueur. "Makélélé ne nous manquera pas, assène le président madrilène. Sa technique était moyenne, il manquait de vitesse et de talent pour effacer les adversaires et 90 % de ses passes étaient dirigées vers l'arrière ou les côtés". Visionnaire. Sans son régulateur, le Real Madrid ne gagnera aucun titre d'envergure pendant… quatre ans. Les Galactiques sont morts, sportivement parlant.
A Chelsea, Claudio Ranieri est ravi d'accueillir un tel joueur, sa "nouvelle batterie", pour lancer la nouvelle ère des Blues, arrosée par les millions de Roman Abramovitch. Le Telegraph titre alors ironiquement "Makélélé est la nouvelle batterie de la Rolex de Chelsea". Le quotidien anglais n'est pas passé à côté du grand bouleversement de l'été de l'autre côté de la Manche : l'argent a définitivement pris le pouvoir…
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